• Psychoraag
Psychoraag

Psychoraag

Il est minuit à Glasgow et DJ Zaf présente la dernière émission avant la fermeture définitive de Radio Chaandni. Il prog ramme des musiques romantiques de vieux films indiens, des standards des Beatles et des Stranglers, des groupes comme Kula Shaker et ADF. À mesure que la nuit avance, Zaf nous parle de ses souvenirs et de ses réflexions : le dur voyage en Ford Popular de Lahore jusqu'à l'Angleterre, la Kawasaki bleue sur laquelle il traverse l'Ecosse comme un éclair, l'ex-maîtresse qui lui fait porter la faute de tout ce qui lui arrive, le billet de rupture de sa blonde fiancée, la mère qui a abandonné tout ce qui faisait sa sécurité et sa famille pour l'homme qu'elle aime, le père qui ne reconnaît pas son fils, la vision naguère exotique d'un sari se faufilant dans les rues froides de la ville, une culture définie par la banalité des étuis en plastique décorés de roses pour les mouchoirs en papier, un miroir de cuivre... Traversant générations, continents et cultures, en un tourbillon Psychoraag entraîne le lecteur dans une cosmologie où le réel et l'onirique se confondent, où passé et présent se mêlent. Le tout dans une écriture sèche et rapide taillée dans une langue anglaise pimentée de l'écossais le plus urbain et d'ourdou, pour explorer ce que signifie au XXIe siècle être d'origine pakistanaise en Grande-Bretagne. Une expérience unique et exotique. Suhayl Saadi est né dans le Yorkshire mais a rapidement été adopté par Glasgow. Il a longtemps travaillé pour la BBC et a reçu de nom­breux prix littéraires. Il voyage beaucoup et est médecin à Glasgow. Extrait du livre : 1 H DU MATIN Il y avait un truc qu'il avait pris l'habitude de faire : il se levait pendant que les infos et la météo déroulaient leur sempiternelle et méthodique litanie et il faisait le tour du studio, à vive allure, quasiment en rasant les murs. C'était en partie pour ne pas avoir de fourmis dans les jambes et en partie pour pouvoir respirer profondément, mais surtout, et c'était le plus important, c'était pour garder le contact avec la matière, avec le réel. Six heures à l'antenne, ça pouvait vraiment vous faire péter les plombs. Ce manteau d'invisibilité qu'il revêtait tous les soirs lui coûtait très cher. C'est pour ça que Zaf déambulait dans le studio, lentement, un peu comme un débutant en taï chi, et, tout en marchant, il laissait traîner ses doigts le long des cônes gris de l'isolation acoustique, si bien que, à la fin de son manège, ses mains étaient chargées d'électricité statique, alors que, par contraste, le monde autour de lui était devenu immobile, solide, supportable. Arrivé aux deux tiers des infos, il s'arrêtait et repartait dans l'autre sens. Il savait très précisément quand ce moment allait arriver : Zaf était une vraie pendule, une vieille horloge à balancier, avec des rouages à la place des organes. Comme il avait fait ça pendant presque trois mois, une sorte de ligne brune était apparue à la hauteur de sa taille, le long des cônes d'isolation. Un peu comme une frontière, qui partageait la pièce en deux moitiés. Il n'y avait pas que ses mains qui se chargeaient d'électricité dans ce mouvement circulaire : la semelle de ses baskets, chef-d'oeuvre de la plasturgie, devenait une sorte de récepteur sensoriel, un épiderme synthétique par lequel il lui semblait percevoir tout ce qui se déroulait en dessous de lui. Premier rouage. Il entendit des bruits sourds, des grincements, qui venaient de l'étage du dessous. Il tapa du pied sur le sol deux ou trois fois. Pas pour leur dire d'arrêter, mais pour tester la solidité du plancher. Ce sol n'existait pas à l'origine. Zaf se disait qu'on l'avait probablement construit au moment où l'église avait perdu ses fonctions religieuses. Déconsacrée. Lorsqu'elle était passée dans le monde matérialiste et corrompu du Malin. Ce n'était pas comme les fidèles, dont le crâne trop solide était irrémédiablement inconvertible. Pour la pierre c'est facile, pour la chair c'est plus dur. À nouveau des bruits irréguliers et arythmiques provenant de la pièce du dessous. Encore et toujours les mêmes infos, dans le même ordre, heure après heure, sa propre voix comme un écho parodique. Il lui semblait parfois que la bande enregistrée des infos passait à l'envers, comme les roues d'un chariot dans un vieux western, que les événements, importants ou non, faisaient marche arrière. À ce rythme, quand on arriverait à la fin du Junnune Show, Zaf, Radio Chaandni et toute la ville de Glasgow seraient revenus au temps de la Genèse. Au jour zéro. L'obscurité flottant au-dessus des eaux. Un monde ex nihilo. Altaqween. Il ferma les yeux mais la pièce continuait à tourner. Les bruits avaient quelque chose de solide, il pouvait presque les voir. Voir la suite

  • 2864246295

  • A.m. Metailie

  • Bibliothèque Ecossaise

  • Bibliothèque Ecossaise